Le théâtre ouvrier en Suisse romande

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Le théâtre ouvrier apparaît vers la fin du XIXe siècle.­ Activité récréative ou éducative, il est lié à l’émergence d’une culture propre au mouvement ouvrier, voulue et développée parallèlement à la culture dominante, bourgeoise. Les premières sociétés théâtrales s’organisent dans les villes et les centres industriels. On y joue volontiers des mélodrames sur la misère des ouvriers, comme La Lutte de Marcel Saulnier, créée à Genève par le Groupe d’études du parti socialiste (21.3.1897). Paraissent aussi des pièces à thèse comme Le Paysan de l’avenir de Paul-Émile Mayor, créé au →Théâtre de Lausanne (4.8.1905) et Le Calvaire de Paul Golay créé à Lausanne, au Théâtre de la Maison du Peuple, par le Groupe littéraire du Grütli romand (1913). Parmi les comédies incitant à l’union des forces des travailleurs, on retient Les Deux Moulins de Paul-Émile Mayor créés à Lavey en 1906, repris à Lausanne par le Théâtre social. Parmi les com­pagnies les plus actives, on peut signaler à Lausanne le Théâtre de la Maison du Peuple (1902) qui devient en 1905 le Théâtre du Peuple, au Locle la Théâtrale ouvrière, à La Chaux-de-Fonds la Théâtrale de la Maison du Peuple (1904). Des sociétés se forment aussi au sein des minorités linguistiques: les germanophones genevois ouvrent la section théâtrale de la Société suisse du Grütli et les italophones plusieurs filodrammatiche comme la Società Giacinto Gallina de Genève. À partir de 1902 à Genève, à La Chaux-de-Fonds dès 1906, l’Union pour l’→Art social se charge d’organiser de nombreuses représentations en faveur du public populaire et démuni, voire de réaliser des spectacles expressément à leur intention, le plus souvent en collaboration avec des sociétés d’amateurs. Soucieux d’éduquer le peuple, ses dirigeants veulent lui donner le goût du beau, présenté comme socialement neutre, espérant combler par ce moyen le fossé entre l’élite bourgeoise et les ouvriers. Dès 1926, certaines des sociétés les plus anciennes s’éloignent des structures originelles et se rapprochent des fédérations d’amateurs, gommant progressivement toute référence ouvrière, ainsi qu’en témoigne l’évolution de la →Théâtrale de La Chaux-de-Fonds. Dans un contexte plus radicalisé, à Genève et à Lausanne, des groupes ouvertement militants s’engagent pour un art de type révolutionnaire et participent de près à la propagande des partis de l’avant-garde ouvrière. À Genève, dès 1930, le →Théâtre d’art prolétarien (TAP) use du théâtre comme d’un outil de la lutte des classes. Publiant une revue, Culture prolétarienne (1933-35), le TAP encourage les ouvriers à écrire eux-mêmes des pièces et des poèmes. Sous son impulsion, des groupes de TAP s’organisent à Lausanne (1935) et à Vevey (1936). S’inspirant du Proletkult et des Brigades de choc soviétiques, ainsi que des directives de la Fédération des théâtres ouvriers de France, les TAP romands sont avant tout constitués de militants qui rejettent à la fois le dilettantisme et le professionnalisme. Le théâtre se mêle de propagande, les techniques de l’un sont mises au service de l’autre. Chargé d’actualité et de thèmes politiques, il encourage le public à l’action. Le héros laisse volontiers la place aux personnages collectifs, les spectacles se terminent au son de L’Internationale, chantée en chœur par le public et les acteurs. On tente aussi d’exalter la foule dans les meetings, dans la rue, dans les stades. Des manifestations d’agitation viennent détourner le sens des commémorations traditionnelles. Les communistes genevois renouvellent leurs moyens de propagande: ils utilisent pour la première fois la technique des chœurs parlés lors de la Journée internationale contre la guerre du 1er août 1931, qui coïncide avec la fête nationale. Par groupes compacts, les militants scandent des slogans de circonstance. Ils peuvent isoler deux ou trois voix, ou une voix soliste, pour souligner des passages importants. Lors des célébrations de l’Escalade de 1931, à Genève, de jeunes socialistes, communistes et anarchistes menés par le syndicaliste Lucien Tronchet parcourent la ville déguisés, affublés de masques à gaz et distribuent aux passants des milliers de tracts satiriques dénonçant la guerre. Dans le registre festif, on exploite aussi la forme de la revue chantée et parlée comme dans À la gloire de Lausanne-la-Rouge de Georges Würgler, créé par les jeunes Avant-coureurs à la Maison du Peuple de Lausanne pour célébrer la victoire du parti socialiste ouvrier aux élections municipales (16.12.1933). Dans cette ville, on peut aussi mentionner l’existence du groupe La Muse rouge, animé dès 1934 par le militant socialiste de tendance anarchiste Octave Heger. Les grandes mutations politiques et sociales du milieu des années trente, symbolisées par la guerre d’Espagne et, en Suisse par la signature de la convention de la Paix du travail (1937), transforment le théâtre ouvrier qui, à Genève, adopte la forme de grands spectacles de masse inspirés des festspiele, comme Europe 1937, spectacle antifasciste d’André Ehrler et Robert Jaquet, créé à la Salle communale de Plainpalais (28.10.1937). Il développe alors des sujets unificateurs et apaisants, tels que les contrats collectifs, la démocratie ou la liberté. En témoignent les spectacles des Fêtes de mai organisées par les syndicats au Bâtiment électoral: L’Effort populaire, travail, luttes, loisirs (29.4.1938) et Genève libre écrit par Robert Jaquet et Théo Roth (29.4.1939), ou encore Solidarité d’André Ehrler, créée à la Salle communale de Plainpalais pour le 20e anniversaire de la Fédération des ouvriers du bois et du bâtiment (21.11.1942). Le théâtre ouvrier renonce ainsi à sa charge contestataire, suivant l’intégration du mouvement ouvrier dans une culture plus consensuelle, dite de solidarité nationale. Moins offensif, il perd sa spécificité et disparaît après 1945.

Bibliographie

  • Charles Heimberg, L’Œuvre des travailleurs eux-mêmes ?..., Genève, 1996.
  • Pierre Jeanneret, "Aspects de la culture ouvrière en Suisse", in Cahiers d’histoire du Mouvement ouvrier, Lausanne, 10/1994.
  • Marc Perrenoud, Marc Vuilleumier, "Formation ouvrière: deux expériences romandes", in Revue syndicale suisse, Berne, 1/1989.


Auteur: Jorge Gajardo Muñoz



Source:

Muñoz, Jorge Gajardo: Le théâtre ouvrier en Suisse romande, in: Kotte, Andreas (Ed.): Dictionnaire du théâtre en Suisse, Chronos Verlag Zurich 2005, vol. 3, p. 1929–1930.